Rapport sur le mémoire de M. Boussinesq intitulé Conciliation du véritable déterminisme mécanique avec l’existence de la vie et de la liberté morale

Titre

Rapport sur le mémoire de M. Boussinesq intitulé Conciliation du véritable déterminisme mécanique avec l’existence de la vie et de la liberté morale

Auteur Intervention

Statut

Année de publication

Volume

9

Pagination

696-719

Type d'intervention

Champ Scientifique

Théorie scientifique examinée

Thèse - Objectif :

Présenter le travail de Boussinesq sur la conciliation du déterminisme et de la liberté morale à partir des solutions singulières

Examiner ce que la philosophie peut extraire du travail de Boussinesq

Montrer que le travail mathématique de Boussinesq complète la thèse métaphysique de Boutroux sur la contingence des lois de la nature

Acculturation

Oui

Commentaire acculturation

L'objectif premier de Janet est de présenter et d'examiner ce que les philosophes peuvent extraire du mémoire de Boussinesq :

« M. Boussinesq, professeur à la Faculté des sciences de Lille, a adressé à l’Académie un mémoire manuscrit intitulé : Conciliation du véritable déterminisme mécanique avec l’existence de la vie et de la liberté morale. Ce mémoire étant d’une nature toute spéciale et toute technique, M. le Secrétaire perpétuel a bien voulu me demander d’en faire l’analyse et d’en dégager l’idée principale, ainsi que tout ce qui peut intéresser la philosophie et la morale. Tel est l’objet du rapport que j’ai l’honneur de présenter à l’Académie. » (Janet (1878), p. 696)

Référence bibliographique

  • Boussinesq, Joseph, « Conciliation du véritable déterminisme mécanique avec l’existence de la vie et de la liberté morale », in Mémoires de la société des sciences de l’agriculture et des arts de Lille, 1879, pp. 25-252. (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5497779d/f29.item)

  • Descartes

  • Leibniz, Théodicée

  • Huyghens

  • D'almeida et Bouton, Traité de Physique, 1867

  • Leibniz, Monadologie

  • Kant

  • Cournot

  • de Saint-Venant, « Sur la conciliation de la liberté morale avec le déterminisme scientifique. Note de M. J. Boussinesq, présentée par M. de Saint-Venant », in Comptes Rendus de l’Académie des Sciences de Paris, 1877, t. 84, pp. 362-364. (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30410/f360.image)

  • Poisson, Journal de l'École polytechnique, t. VI

  • Berthelot, Marcelin

  • Claude, Bernard

  • Caro, présentation de la thèse de Boutroux à l'Académie des sciences morales et politiques

  • Boutroux, Émile, De la contingence des lois de la nature

Commentaire référence bibliographique
  • Janet présente l'argument de Cournot, repris par de Saint-Venant : 

    « Un géomètre philosophe, que la science a perdu récemment, M. Cournot, avait émis une pensée importante, et qui aurait pu servir de point de départ au travail que nous avons sous les yeux. Il avait fait remarquer que l’homme peut, par son intelligence, en améliorant et en combinant de mieux en mieux les rouages d’une machine, atténuer indéfiniment la part de travail physique que l’ouvrir directeur de cette machine doit exécuter pour la mettre en train et lui faire ainsi produire un certain effet sous l’impulsion d’une force motrice empruntée à la nature inorganique ; et, par un procédé de raisonnement familier aux mathématiciens, le procédé infinitésimal, il avait conclu que l’on pouvait concevoir comme possible un cas où ce travail serait rigoureusement nul. Ce serait par exemple le cas des machines organisées, des organismes, où la force physique, purement mécanique, serait remplacée par ce que M. Cournot appelle le pouvoir directeur, pouvoir qui interviendrait et agirait, dit-il, « non pas à la manière des forces physiques, non en ajoutant son action aux leurs, ou en les neutralisant par une action contraire du même genre, mais en leur imprimant une direction appropriée. » C’était revenir, comme on le voit, au principe de Descartes ; mais peut-être avec cette différence qu’au lieu d’une direction rigoureusement mécanique, qui avait pu prêter aux objections de Leibniz, il s’agirait ici d’une direction d’un tout autre genre, n’ayant rien de commun avec les forces de la mécanique. Cette pensée de M. Cournot, dont l’esprit pénétrant et exigeant est connu de tous les philosophes, a été acceptée et reproduite, sous sa propre responsabilité, par un de nos savants confrères de l’Institut, membre de la section de mécanique, M. de Saint-Venant, qui l’année dernière, devant l’Académie des sciences, fort étonnée, et peut-être peu charmée de se trouver inopinément transportée sur le terrain nuageux et flottant de la métaphysique, a lu une note curieuse sur l’accorde de la liberté morale avec les lois de la mécanique. Je dois dire que cette note de M. Saint-Venant a eu pour occasion le premier travail de M. Boussinesq, rédigé d’abord sous une forme toute mathématique, et dont il a bien voulu nous réserver le développement philosophique. Dans la crainte de commettre quelque inexactitude, si facile à un philosophe dans des matières si spéciales, j’emprunte à M. Boussinesq lui-même le résumé qu’il nous donne du travail de M. de Saint-Venant. Celui-ci, dit-il, « réduit, dès l’abord, l’effet mécanique de la volonté à un très-petit travail, auquel il donne le nom de travail décrochant, parce qu’il le compare celui de l’ouvrir qui tire le déclic retenant élevé à plusieurs mètres un mouton destiné à enfoncer des pieux ; ou à celui d’un homme qui presse la détente d’une arme chargée. Il montre ensuite qu’un perfectionnement de plus en plus grand des mécanismes permet de réduire indéfiniment ce travail ; et il est d’avis que la nature, plus parfaite que l’art, peut bien avoir réussi à l’annuler tout à fait dans les organismes animés. » Le travail, de plus en plus atténué, tel que le décrit M. de Saint-Venant, pouvant devenir nul par l’art de la nature, la volonté pour diriger les mouvements n’aurait donc besoin d’aucun travail mécanique elle n’aurait à créer aucune force nouvelle ; son action, d’une tout autre nature, laisserait intactes les conditions mécaniques exigées par la science, et la métaphysique aurait sa part sans être obligée de violer les lois de la physique. (...) C'est déjà pour la philosophie un point captial que des savants aurotisés aient pu penser qu'il n'est pas contradictoire de supposer des mouvements dirigés par un acte intellectuel, idéal, spirituel, sans aucune addition ni soustraction de forces mécaniques (...). » (Janet (1878), pp. 703-706)

  • Janet résume, à partir des tentatives de Descartes, Leibniz, Kant, Cournot, de Saint-Venant de rendre compatible le déterminisme mathématique et la liberté morale, l'ordre d'idée dans lequel vient se placer le travail de Boussinesq (utilisation des solutions singulières au profit de la possibilité de la liberté morale)

  • Après avoir brièvement présenté la thèse d'Émile Boutroux sur la contingence des lois de la nature et certains de ses inconvénients, Janet montre que le travail de Boussinesq permet de compléter et de préciser cette thèse : 

    « L’auteur de cette thèse remarquable, dont toutes les considérations précédentes font maintenant ressortir la portée, trop dissimulée, il faut le dire, aux yeux du lecteur, par la forme abstraite et obscure d’une exposition trop concise et d’une langue trop sibyllique ; cet auteur cependant avait serré la question de plus près qu’on n’avait fait encore : car il rendait évident que l’envahissement de la mécanique, que l’on ne peut empêcher aujourd’hui de pénétrer presque dans l’empire des êtres vivants, et jusque dans les phénomènes de la motilité volontaire, ne laissait d’autre issue aux défenseurs du libre arbitre que l’harmonie préétablie ou l’idéalisme de Kant, à moins qu’on ne consente à admettre hardiment que tout est contingent, que les lois de la nature ne sont que des à-peu-près, et que la matière phénoménale est une monde de fluctuation, qui n’est réglé que dans des directions générales et à un point de vue purement abstrait. Mais, cette conception elle-même n’aurait-elle pas de graves inconvénients ? Comment dire que les lois de la nature ne sont qu’approximatives, lorsque nous voyons que plus on écarte les causes d’erreur, plus elles s’appliquent avec rigueur et précision, d’où il semble bien résulter que leur inexactitude vient de notre faute et non de celle de la nature ? Dire que les lois ne sont que des à-peu-près, n’est-ce pas dire qu’il n’y a pas de lois, et n’échapperait-on pas au fatalisme pour tomber dans le positivisme ? Ensuite, le contingent n’est-il pas bien près du fortuit, et pour échapper à la causalité stricte, n’est-on pas certain de tomber dans le hasard ? C’est ici que le travail de M. Boussinesq viendrait au secours de celui de M. Boutroux, et, tout en en justifiant la pensée fondamentale, la restreindre dans de justes limites, et l’exprimer dans des termes précis qui la rendraient beaucoup plus vraisemblable. S’il pouvait être vrai, ce dont les mathématiciens peuvent seuls juger, qu’il y a une sorte d’indétermination qui laisse intacte l’application la plus rigoureuse possible des lois mécaniques, peut-être trouverait-on là une conciliation plus satisfaisante entre les deux lois fondamentales de notre esprit : la loi de causalité efficiente, qui veut que tout s’explique par ce qui précède, et qu’il n’y ait pas plus dans l’effet que dans la cause, et la loi de finalité ou de progrès, qui veut que nous ajoutions sans cesse à ce qui précède quelque chose de nouveau qui n’y est pas implicitement contenu. » (Janet (1878), pp. 717-718)

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Créateur de la fiche

Greber, Jules-henri

Rapport sur le mémoire de M. Boussinesq intitulé Conciliation du véritable déterminisme mécanique avec l’existence de la vie et de la liberté morale est le premier article de fond en philosophie des sciences publié par Janet. Parue en 1878, l'intervention a pour objectif non seulement de présenter le travail de Boussinesq sur la conciliation du déterminisme et de la liberté morale[1] et d'en extraire le contenu philosophique[2], mais aussi de montrer que les analyses mathématiques de Boussinesq peuvent compléter et préciser la thèse métaphysique de Boutroux sur la contingence des lois de la nature[3].

[1]         « L’idée de M. Boussinesq consiste à utiliser, au profit de la possibilité de la liberté morale, une théorie bien connue des géomètres sous le nom de solutions singulières, et dont un exemple particulier constitue ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de Poisson. D’après cette théorie, il y aurait, nous dit M. Boussinesq, des cas d’indétermination mécanique parfaite, c’est-à-dire des cas où un mobile arrivé à certains points, appelés par l’auteur points de bifurcation, pourrait indifféremment prendre deux ou plusieurs directions différentes, tout en satisfaisant, dans l’un comme dans l’autre cas, à l’équation mathématique. Il y aurait des cas où un corps pourrait indifféremment, ou rester en repos, ou aller en avant ou en arrière, à gauche ou à droite, sans que l’état précédent déterminât d’une manière nécessaire l’une de ces hypothèses, toutes donnant satisfaction également à tous les principes de la mécanique ; de telle sorte que, pour déterminer l’une de ces hypothèses, nul travail nouveau ne serait nécessaire. On comprend que, dans cette supposition, une action extra-physique, extra-mécanique, pût être l’effet d’un pouvoir directeur. (…) Il y aurait donc, suivant M. Boussinesq, des cas, dans des conditions à la vérité très-spéciales, et qu’il serait peut-être aussi difficile de produire artificiellement, même les plus simples, que de faire tenir un cône sur sa pointe, mais qui sont théoriquement possibles, il y aurait des cas, dis-je, où l’état initial d’un système ne tracerait pas aux phénomènes des chemins complètement déterminés : ces chemins admettraient des bifurcations nombreuses qui se reproduiraient même indéfiniment sur tout le tracé du système, et permettraient ainsi l’existence continue d’un pouvoir directeur chargé à chaque instant de déterminer la direction. L’analyse ne peut démontrer ce théorème que dans des cas extrêmement simples, par exemple, dans un système de deux atomes, et dans d’autre systèmes fictifs, infiniment moins compliqués que ne peut être le système d’un organisme vivant. Mais la nature a des ressources que ‘l’art ne connaît pas ; et l’on peut supposer par analogie qu’elle a réalisé, par un calcul transcendant qui ne dépasse pas ses forces, des cas où non pas deux atomes, mais des milliards d’atomes, composés en système et grâce à une préparation préalable, se prêteraient à des milliards de bifurcations. La flexibilité de la vie se concilierait ainsi avec la rigueur des lois mécaniques. En un mot, ce que nous recueillons de la thérie précédente, c’est que les mathématiques n’excluent pas, et autorisent même à supposer dans certaines conditions, une sorte d’indétermination, et des possibilités de bifurcation où la chiquenaude, pour décider le mobile dans un sens ou dans l’autre, pourrait être nulle, en tant que force calculable par les procédés scientifiques. Le physicien, le mécanicien, qui observeront le résultat, retrouveront toujours la quantité permanente dont ils sont besoin. Le pouvoir directeur n’entrera pas dans le calcul, et son action n’aura pas moins été réelle, quoique non évaluable au dynamomètre. » (Janet (1878), pp. 707-708)

[2]         « Après avoir cité la conclusion de l’auteur, il nous reste à conclure, à notre tour, et à résumer ce que la philosophie peut extraire d’intéressant pour elle dans le travail que nous venons d’analyser. Sans aucun doute personne de nous ne le contestera, plutôt que de sacrifier la liberté morale au mécanisme mathématique, ou encore plutôt que d’admettre une contradiction absolue entre l’ordre moral et l’ordre physique, en un mot plutôt que de sacrifier ou la morale d’une part ou la logique de l’autre, on se déciderait à admettre les hypothèses métaphysiques les plus contraires au sens commun. Mieux vaut mille fois l’harmonie préétablie de Leibniz, l’idéalisme transcendantal de Kant que le fatalisme ou une antinomie insoluble. Mais il est évident aussi qu’il serait plus simple et plus satisfaisant pour l’esprit de trouver une conciliation qui s’accorderait avec le sens commun, et qui ne nous forcerait à nier ni l’action de l’âme sur le corps, ni la réalité du monde extérieur : or c’est ce qui se pourrait, si on établissait que la science elle-même n’exclut pas une certaine indétermination phénoménale ; en un mot, qu’elle n’exclut pas, malgré la rigueur de lois mécaniques, un certain contingent dans les phénomènes. » (Janet (1878), pp. 714-715)

[3]         « L’auteur de cette thèse remarquable, dont toutes les considérations précédentes font maintenant ressortir la portée, trop dissimulée, il faut le dire, aux yeux du lecteur, par la forme abstraite et obscure d’une exposition trop concise et d’une langue trop sibyllique ; cet auteur cependant avait serré la question de plus près qu’on n’avait fait encore : car il rendait évident que l’envahissement de la mécanique, que l’on ne peut empêcher aujourd’hui de pénétrer presque dans l’empire des êtres vivants, et jusque dans les phénomènes de la motilité volontaire, ne laissait d’autre issue aux défenseurs du libre arbitre que l’harmonie préétablie ou l’idéalisme de Kant, à moins qu’on ne consente à admettre hardiment que tout est contingent, que les lois de la nature ne sont que des à-peu-près, et que la matière phénoménale est une monde de fluctuation, qui n’est réglé que dans des directions générales et à un point de vue purement abstrait. Mais, cette conception elle-même n’aurait-elle pas de graves inconvénients ? Comment dire que les lois de la nature ne sont qu’approximatives, lorsque nous voyons que plus on écarte les causes d’erreur, plus elles s’appliquent avec rigueur et précision, d’où il semble bien résulter que leur inexactitude vient de notre faute et non de celle de la nature ? Dire que les lois ne sont que des à-peu-près, n’est-ce pas dire qu’il n’y a pas de lois, et n’échapperait-on pas au fatalisme pour tomber dans le positivisme ? Ensuite, le contingent n’est-il pas bien près du fortuit, et pour échapper à la causalité stricte, n’est-on pas certain de tomber dans le hasard ? C’est ici que le travail de M. Boussinesq viendrait au secours de celui de M. Boutroux, et, tout en en justifiant la pensée fondamentale, la restreindre dans de justes limites, et l’exprimer dans des termes précis qui la rendraient beaucoup plus vraisemblable. S’il pouvait être vrai, ce dont les mathématiciens peuvent seuls juger, qu’il y a une sorte d’indétermination qui laisse intacte l’application la plus rigoureuse possible des lois mécaniques, peut-être trouverait-on là une conciliation plus satisfaisante entre les deux lois fondamentales de notre esprit : la loi de causalité efficiente, qui veut que tout s’explique par ce qui précède, et qu’il n’y ait pas plus dans l’effet que dans la cause, et la loi de finalité ou de progrès, qui veut que nous ajoutions sans cesse à ce qui précède quelque chose de nouveau qui n’y est pas implicitement contenu. » (Janet (1878), pp. 717-718)